Billet de Dyonisos : Vin et démocratie.

## Pour arranger sa cave, connaître des propriétaires, c’est bien. Tutoyer les plus célèbres devrait être mieux. Encore que…

Voilà cinquante ans que je tutoie Pépé Castarède (Pépé, en raison des initiales de son double prénom :Pierre-Pascal. Rien à voir avec l’âge) pour avoir partagé avec lui une chambrée au 57° d’Infanterie de Ligne. Pépé est l’héritier d’un des plus prestigieux vignobles du monde.

A l’époque de notre service militaire, Pépé ne faisait pas de façons pour régaler ses camarades de moult bouteilles de son divin nectar, chaque fois qu’il revenait de permission. C’était le temps où les vins se vendaient mal et pas cher. Moi, tant de prodigalité me gênait. Je lui faisais la morale : » Pépé ,si tu continues tu vas te ruiner. Ton vin est unique , tâche au moins d’en tirer quelques sous ». Mais, lui, tellement généreux, me pouffait de rire au nez : » Arrête, rabat-joie, ça me fait plaisir de partager avec vous tous cette merveille de la nature, tu ne voudrais pas que la garde égoïstement pour moi ? Et puis, vois-tu, mettre à la portée de chacun ce que le monde offre de meilleur, c’est ça la démocratie. ».

Au fil des ans (et de la spectaculaire montée des prix des grands crus) les libéralités de Pépé Castarède diminuèrent en volume et fréquence.. Quand il venait dîner à la maison, il apportait généralement un magnum d’un de ses meilleurs millésimes. Peu à peu le magnum fit place à une bouteille, puis une demie, un quart, pour finir maintenant il lui arrive, parfois, de sortir de sa poche…un échantillon de laboratoire et pas toujours d’un millésime indiscutable.

Vous commencez à me connaître, je ne me suis pas gêné pour le chambrer : » Si tu es dans le besoin, Pépé, faut le dire. Je comprends qu’à 700 euros le flacon, ça devient dur pour toi. » Figurez-vous qu’il a très mal pris la taquinerie : » D’abord tu ne te rends pas compte de ce que ça me coûte de produire un vin de cette qualité. Ensuite la demande est telle que je n’arrive plus à fournir mes clients. Alors je ne peux pas me permettre de gaspiller le moindre centilitre ». Trop aimable, le Pépé, aussi je n’ai pas lâché le morceau : »Dis donc, Pépé, tu te souviens que tu disais toujours que la démocratie c’était de permettre à tous de goûter au meilleur. Ne serais-tu plus démocrate au jour d’aujourd’hui, par hasard ? ».

Sous le sarcasme, Pépé a vu rouge : » Tu n’as rien compris, imbécile, permettre à la multitude de boire mon vin, c’est la démagogie. La démocratie, c’est le 12° à la tireuse ».

Rien n’a pu m’empêcher de lui citer Chateaubrand : » l’aristocratie connaît trois âges : celui des supériorités, celui des privilèges, celui des vanités. Sortie du premier elle dégénère dans le second et s’éteint dans le dernier ».

Depuis, je ne tutoie plus Pépé Castarède car il ne m’adresse plus la parole. J’ai même oublié le goût de son vin.

 
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