Les obsèques de Brumont

## Symptôme désolant que de se réjouir avec un certain délice des difficultés des confrères.

Combien de fois dans le monde du vin, à l’évocation du nom Brumont, de légers sourires narquois se flattent alors des problèmes financiers que le vigneron de Madiran a essuyés dans le milieu des années 2000. A ne retenir que ça !

Dans le même temps, ce symptôme relève davantage d’une jalousie que d’une fantaisie pathétique d’un monde – du vin – qui s’ennuie.

Jalousie envers un homme hors du commun qui a montré qu’il ne suffisait pas d’être de Bordeaux, de Bourgogne ou de la Napa Valley pour élaborer de grands vins qui plus est internationalement reconnus.

Au point, à l’époque du tournage du film Mondovino, d’avoir eu la visite de Jonathan Nossiter du côté de Castelnau-Rivière-Basse. Mais bien lui en pris, Alain Brumont, toujours affairé à faire dix choses à la fois, a éconduit le journaliste pensant qu’il venait vendre de la pub ou je ne sais quoi. Sans doute aurait-il été rangé du côté des « 200 familles » qui détiennent le capital du vin ?…

### La genèse

Brumont, ça commence en 1979 au décès de son père qui ne laissait à son fils guère d’horizon. Il récupère le Château Bouscassé persuadé que le tannat peut faire des merveilles. Restent à persuader les autres.
Pour l’anecdote, un lendemain d’incendie du chai, il reçoit un jeune expert mandaté par son assureur pour venir estimer les pertes vinicoles. Il s’appelle Michel Rolland.

« Il a souvent dit par la suite qu’il m’avait sauvé la mise ; en fait, j’ai été remboursé à l’époque d’une misère… », s’amuse Brumont.

### L’Ascension

Somme toute, il achète aussi le Château Montus. Pour se faire remarquer, Brumont aligne ses vins à l’aveugle aux côtés des plus grands. Et ça marche*.

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Brumont est alors un bâtisseur pressé, de ce genre d’homme accompagnant de la main une créature sur la plage pour un bain de minuit et, quelques minutes plus tard, la jeune femme ressortant de l’eau sur laquelle la lune danse, avec un joli ventre tout arrondi.

Brumont n’a qu’une vie, qu’un ticket ; il le sait. En 1988, il fait construire un chai de plus de 1000 mètres carrés sous Bouscassé ; en 1995, c’est à Montus que s’élève un chai unique dans la région.
Sans parler de sa parcelle de La Tyre, ses argiles rouges donnant naissance à une si grande cuvée ! Au départ, il fallait défricher le terrain ; une seule solution, y mettre le feu mais c’est interdit. Brumont craque quand même l’allumette. Les gendarmes lui mettent les menottes. Bingo, le tout est savoir les montrer !

Il fait aussi héliporter des fûts de tannat sur son cher pic du Midi ; il sait que le succès passe aussi par la communication.

### A chacun sa croix

Et, à force de travail et de coups de pub, le monde découvre Madiran ; quand viendront ses obsèques, tout le village pourra suivre le cortège et lui élever une statue sur la place principale, de quoi répondre à tous ses détracteurs, à ces messieurs trop tranquille mettant le doigt là où ça fait mal, c’est-à-dire sur ce redressement judiciaire au milieu des années 2000.
Peut-être consécutivement à un investissement démesuré, d’ « artistes » et d’artisans lui mettant facilement la main sur l’épaule avant de lui caresser la colonne, lui relookant contre fortune le Château Montus. Et Brumont s’en va dans le décor !

### La Résurrection

Sauvé par le Crédit Agricole, Brumont n’a mis qu’un genou à terre.

C’est aussi une leçon de vie que de voir comment cet homme s’arrache à relever le défi, n’étant pas à une résurrection près, bien conscient du sermon de Saint Augustin sur la chute de Rome**. En homme souverain, il est de ceux qui échappent à la raison, la pègre, les rois, dixit René Char.

Il fait penser à Jean-Pierre Rives, lors de ce célèbre match de rugby (contre l’Irlande en 1983) où l’arbitre prie « Casque d’or », alors le visage en sang, de quitter le terrain. Rives répond : « Sortir ? Mais pour aller où ? »…
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#### C’est un peu ça Alain, bonne année Brumont !

## Erza Pound

_* Retrouvez le compte rendu d’une de ses dégustations comparatives organisées au Château Montus dans l'[article de la Dépêche](http://www.ladepeche.fr/article/2011/11/26/1225267-madiran-les-vins-du-monde-a-montus.html  »article la dépêche »), (la photo est de Janine Noguez)_
_** Dont s’est superbement inspiré Jérôme Ferrari, récompensé du Prix Goncourt (Le sermon sur la chute de Rome, Actes Sud)_

 

jan 03, 2013

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