Pour bien parler d’un vin, il faut surtout en tomber amoureux.

## Le célèbre chroniqueur Auberon Waugh*, dont la verve caustique servit plus la cause du vin que toutes les campagnes de promotion pendant trois décennies, professait que le goût ne peut s’exprimer sans un brin de provocation. Je suis de cet avis.

Le goût (le mien, le vôtre) reste une affaire strictement personnelle. Quand il y a consensus, le cliché pointe son nez camus, le kitsch aux atours ridicules, guette son heure pour le disqualifier définitivement. Le goût, voyez-vous, c’est la différence. Comme en amour, telle personne et celle-là seule, nous subjugue.

Alors si le goût ne se partage pas, à quoi peuvent donc bien servir les chroniques et les chroniqueurs ?

Réfléchissons : si je dis que j’aime le viognier, à condition de connaître déjà les régions où on le cultive vous éprouverez, peut-être, pour moi une certaine sympathie née de la complicité d’une connaissance partagée mais je doute que votre intérêt puisse aller un peu plus loin. En revanche si, trempant ma plus belle plume dans l’encre toujours vive de mes émotions, je décris par le menu l’exaltation démesurée où me plonge une gorgée de Condrieu, énumérant la palette des notes florales qui composent le bouquet de ce jardin d’Eden, caressant ce corps aussi suave et souple que celui d’une apsara**, sans oublier le feu d’artifice final de sa saveur faite de milliers de gemmes étincelantes comme des étoiles, en concluant qu’à côté de ce breuvage qui à lui seul est un message divin, les autres vins blancs paraissent n’être que des piquettes, peut-être serez-vous tentés de risquer par vous-même cette expérience.

A l’évidence un peu de provocation ne nuit pas, certes. Mais pour bien parler d’un vin, vous l’aurez compris, il faut surtout en tomber amoureux.

*Auberon Waugh, fils de l’écrivain Evelyn Waugh, a tenu longtemps une chronique consacrée au vin dans le magazine Tatler
** Apsara : créatures célestes d’une grande beauté dans la mythologie Hindoue

 
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