Que doit-on penser des Foires aux vins ?

## [Les foires aux vins](http://www.foire-aux-vins.net/  »foires aux vins ») de septembre représentent un des événements commerciaux les plus importants de l’année pour les grandes surfaces et marquent un grand rendez-vous pour les consommateurs. Entre critiques sur la pauvreté des sélections, et médisances sur leur fonctionnement, ces “soldes du vin” font l’objet de nombreux dénigrements. Nous avons interrogé un journaliste, un blogueur, un caviste et un responsable d’une centrale d’achat pour mieux comprendre ce phénomène qui remue chaque année le monde du vin.

Les foires aux vins, aubaine ou arnaque ? L’éternel marronnier… c’est tous les ans la même rengaine, il faut courir le plus vite possible : soit pour se ruer dans les hypers, soit pour les fuir prestement. Dans tous les cas, il faut prendre ses jambes à son cou.

Pour sauter sur les bonnes affaires, il faut courir vite, car les meilleures sont souvent les plus rares, et celles qui partent le plus vite. Encore faudrait-il savoir de quelles bouteilles il s’agit… Les guides foisonnent, les dossiers spéciaux se multiplient et les sélections prolifèrent, les magasins bouillonnent et clients se bousculent. Face à une telle agitation, le consommateur pourrait facilement se perdre.

Mais à qui cela profite-t-il ? Le consommateur peut-il vraiment y trouver son bonheur ? Y a-t-il des bonnes affaires, ou n’est-ce là qu’un mirage ? Le vin est la star de tous les supermarchés de France pendant un mois, mais cela véhicule-t-il une bonne image du nectar sacré ? Buzz ? ou bad buzz ?

Les acteurs concernés répondent à nos questions pour décrypter ce phénomène qui ne cesse de prendre de l’ampleur.
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### Les foires aux vins : pour quoi faire ?

Dans le monde du vin en France il est des évènements qui prennent une importance considérable comme notamment Vinexpo, ou encore la semaine des primeurs à Bordeaux. Souvent qualifiés de grand messe du vin, ces évènements rythment le mondovino au même titre que les foires aux vins.

Mais les foires aux vins, qu’est-ce que c’est ? Crées il y a 40 ans par E.Leclerc, les foires aux vins durent deux semaines, durant lesquelles les grandes enseignes telles que Carrefour, Auchan, Leclerc ou encore Monoprix, proposent des sélections de vins inédites, “avec comme objectif initial de rendre accessible au plus grand nombre les plus grands crus, qui à l’époque étaient réservés à une élite”.

C’est pour les consommateurs l’occasion de faire des bonnes affaires, de se laisser aller à un petit plaisir, une bouteille que l’on n’a pas l’habitude de boire, ou encore de s’approvisionner pour tenir jusqu’aux prochaines foires. Pour les grandes enseignes, c’est une considérable affluence supplémentaire, et cela représentait en 2011 pour E.Leclerc, “plus de 12% du chiffre d’affaire annuel du rayon vin, en seulement deux semaines de vente”, comme nous l’indiquait Didier Coustou, acheteur vin de la centrale nationale de Leclerc. Chez Auchan, les pourcentages sont à peu près similaires, puisqu’en 2012, “les foires aux vins de septembre, ça a été 12,5% du chiffre d’affaire annuel sur le rayon vin, ce qui est quand même considérable”, confie Patrick Scheiber.

Ces foires, sont aussi un moment crucial pour les journalistes et les blogueurs, qui voient leurs tirages et le nombre de visites sur leur site se multiplier. Cela fait vingt ans que Jacques Dupont, journaliste vin pour le magazine hebdomadaire Le Point traite les foires aux vins, en concoctant pour ses lecteurs un dossier spécial qui recense les plus belles affaires. Autant dire que des histoires à raconter à ce sujet là, Jacques Dupont n’en manque pas… “Les foires aux vins et moi, c’est une histoire longue de presque 20 ans je pense. On était un peu des pionniers avec Olivier Bompas, je me souviens encore en 1994, quand ces foires aux vins n’étaient pas encore vraiment répandues, que les grandes enseignes ne voulaient pas divulguer leurs sélections, et que nous allions avec Olivier, les piquer chez les imprimeurs…”

Emmanuel Delmas, l’homme derrière Le blog [Sommelier-vins.com](http://www.sommelier-vins.com  »blog emmanuel delmas »), traite lui des foires aux vins depuis le commencement de son site, c’est à dire depuis 2005, d’ailleurs selon lui, pour un blogueur, “ne pas traiter des foires aux vins est une énorme erreur”. Pour plusieurs raisons, la première étant qu’il faut bien que quelqu’un le fasse, et pas pour encourager le lecteur à y aller, mais plutôt pour le “détourner” de ces foires et de l’achat de vin en grande distribution, qui n’aura (presque) jamais rien de bon à offrir. L’autre raison, c’est que le mois de septembre est le deuxième plus gros mois en termes de traffic sur son blog, derrière le sempiternel mois de décembre pré-fêtes de fin d’année. En septembre Le blog du Sommelier voit passer plus de 70 000 visiteurs et lecteurs curieux de savoir comment réagir face à ces foires aux vins. Lui, aurait plus tendance à leur dire courez, fuyez, “allez chez les cavistes” !

D’ailleurs les cavistes sont souvent considérés comme les “grands perdants” de ces foires aux vins, ceux qui en souffrent le plus. Mais est-ce bien le cas ? Gérard Mettler, gérant d’une petite cave indépendante à l’angle de l’avenue Ledru-Rollin et de la rue de Lyon dans le 12ème arrondissement, conçoit bien que le nombre de clients qui pénètrent son magasin est plus faible lors de ces foires aux vins, et les voit plutôt, tous se presser dans le Carrefour Market à 30 mètres de son magasin. “Bien sûr qu’il y a moins de monde qui vient chez moi, ça se ressent quand même, mais ce n’est pas non plus le vide total”. Et lorsqu’on lui demande s’il fait lui des foires aux vins, il nous répond : “oui, toute l’année. Toute l’année je peux faire des offres, selon la période, selon mes stocks, selon le client”…

### La grande distribution et ses foires aux vins : escrocs ou héros ?

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L’objectif premier des foires aux vins demeure la satisfaction du consommateur, qui se voit proposer des prix et des sélections inédits, qui lui permettront de se procurer des vins qu’il ne pourrait pas se procurer d’habitude. Toutes les enseignes revendiquent cette “vocation” honorable. Entre révélations et bonnes affaires, le client doit y trouver son bonheur, et enfin pouvoir remplir sa cave de grands crus réputés inaccessibles.

Mais le problème est que ces foires aux vins sont souvent décriées, et nombreuses sont les voix qui s’élèvent pour conspuer cet évènement, perçu par beaucoup comme un vaste piège. “Il faut faire très attention aux “fausses soldes”, ces vins peu chers, qui sont en fait des vins de négociants ou de coopératives que l’on fait faire spécialement pour les foires aux vins” prévient Jacques Dupont. “Beaucoup des vins que l’on trouve dans ces foires, sont des vins qui n’existent pas. Dans le Languedoc, près de 60 vins sont produits par diverses coopératives à l’occasion des foires aux vins pour être vendus à bas prix”. “Il existe aussi un autre type de vins créés de toute pièce, j’en ai fait l’expérience récemment en voyant dans une des sélections un vin produit par un domaine prestigieux de Bourgogne, mais la cuvée en question ne me disait rien. En fait ce sont des domaines prestigieux qui possèdent certainement aussi une coopérative, qui créent une cuvée spéciale pour la vendre à très bas prix”. On cherche donc souvent à associer un très bas prix à un nom prestigieux, que ce soit le nom du domaine ou celui de l’appellation.

A ce sujet là, Emmanuel Delmas estime qu’en grande distribution, et plus particulièrement lors de ces foires aux vins, “on n’achète pas un vin, mais on achète un prix. Par exemple, lors des foires, vous pourrez trouver un Saint-Emilion Grand Cru à 9,90€ et croyez-moi, un bon Saint-Emilion Grand Cru à ce prix là, ça n’existe pas”.

### “Il ne faut pas être masochistes, bien sûr qu’on fait du commerce, parce qu’il faut faire du chiffre d’affaire. »

 »Les cavistes le font aussi. On est vigilants sur le prix, surtout en période de crise comme ça, depuis quelques années on a donc légèrement décalé notre prix moyen vers le bas”, nous dit Patrick Scheiber, chef de groupe achat vin chez Auchan. Conscient des nécessités qu’impose une infrastructure de la grande distribution, et de la situation actuelle de crise, il justifie d’ailleurs cette tendance à vouloir trouver le prix le plus bas, par la demande des consommateurs eux-mêmes : “si on ne mettait que des vins à 30 euros, ça ne se vendrait presque pas, même si on en a quand même pour satisfaire ceux qui en veulent. Mais la majorité des consommateurs veulent des vins entre 5 et 9 euros. Nous on suit la demande”.

Dans cette course aux échalotes pour qui aura le meilleur rapport appellation-prix possible, le consommateur est rapidement perdu. C’est pourquoi il a besoin de prescripteurs, dévoués et prêts à le guider afin de ne pas sombrer dans les pièges des foires aux vins.

Un piège dans lequel tous les moyens sont bons pour attirer le consommateur dans ses filets. Gérard Mettler, qui a lui même fait des animations pour les foires aux vins d’Auchan, a eu le temps de prendre conscience de tous les subterfuges mis en oeuvre pour séduire le client, l’attirer et le garder le plus longtemps possible dans les rayons. Tous les moyens sont bons pour l’appâter, sans aide, on peut vite se faire berner. “Je vais vous expliquer le fonctionnement des foires aux vins : il font l’appel avec de très belles bouteilles, par exemple une grosse pancarte qui dit Champagne Ruinart à 30€ , seulement ils n’en vendent que 12 bouteilles, parce ce qu’ils n’en ont que 12, mais ça attire quand même les consommateurs, qui seront venus pour le champagne, n’en auront pas trouvé, mais seront quand même repartis avec autre chose après s’être baladés dans les rayons dans une quête perdue d’avance pour cette fameuse bouteille de Ruinart à 30€”.

Pour Jacques Dupont, “sans conseils, la foire aux vins, c’est un vaste piège. Si l’on n’est pas un minimum averti, on se fait prendre à tous les coups. Parce qu’il y a des marques de vin qui résonnent comme des marques connues, en Champagne par exemple on voit plein de Veuve-quelque chose, qui n’ont pas grand chose à voir avec le Veuve-Clicquot. C’est pour ça que je pense que sans guide, sans les conseils que nous donnons, notamment, il est difficile pour un consommateur moyen, non connaisseur de s’y retrouver et de s’en sortir sans se faire prendre au piège, tant les fausses soldes se sont multipliées. Car il faut se dire que c’est déjà un gros travail pour nous, c’est très difficile, on ne compte pas nos heures pour ces guides, alors imaginez pour un non-averti”. Si pour Jacques Dupont, les foires aux vins sont un piège à 90%, il est possible, quand même d’y dénicher quelques bonnes affaires. C’est là qu’il intervient.

Le journaliste vin du Point préfère souligner ce qu’il y a à sauver dans ces foires aux vins même si elles représentent un véritable traquenard pour le non-averti. Emmanuel Delmas assume lui aussi son rôle de conseil, il a conscience qu’il ne faut pas ignorer ces foires, mais il se garde bien d’encourager ses lecteurs à aller y faire leurs emplettes-vin. “Mon rôle plutôt que de conseiller sur ce que l’on peut trouver en grande distribution et aux foires aux vins, c’est d’expliquer d’une manière cohérente et constructive, pourquoi on ne trouve pas de bons vins qui procurent de l’émotion en grande distribution, surtout pendant les foires aux vins”.

Patrick Scheiber lui s’agace de la conception de “bonne affaire” que l’on peut avoir, “la notion de bonne affaire est à prendre de manière qualitative, c’est un rapport qualité prix plaisir. On va acheter des vins différents, des vins parfois méconnus, qui présentent un véritable intérêt. C’est là qu’est le coeur de notre offre”.

Que les foires aux vins soient une bonne chose ou pas, le débat demeure. Mais une chose est sûre, elles sont une réalité qui mérite qu’on en parle, qu’on l’analyse et qu’on la décrypte pour justement éviter aux 70% de français qui font leurs achats de vin en grande surface, de tomber dans les pièges qu’elles constituent.

### “Tu veux du bon vin ? Tu prends du temps, tu te bouges et tu vas chez le caviste”

Si les foires aux vins sont un tel attrape-nigaud, pourquoi dans ce cas là ne pas plutôt consacrer des dossiers spéciaux incitant le consommateur à se diriger vers d’autres modes d’achat et de découverte du vin, comme le fait d’aller chez le caviste, ou même directement chez le vigneron ? “Depuis les années 90, les foires aux vins existent et plutôt que de les ignorer, il est préférable à mon avis, d’aider le consommateur à ne pas se faire rouler, lui préparer une sélection de qualité. Sinon, ce serait comme de dire : la période des soldes n’existent pas, circulez, y a rien à voir rentrez chez vous. Ignorer un phénomène est le meilleur moyen de favoriser l’ignorance”. Dans ses chroniques et ses numéros Spécial Vin, Jacques Dupont ne manque pas de souligner l’importance et la qualité des sélections de certains cavistes notamment, tout en encourageant ses lecteurs à s’y rendre, néanmoins, ce serait une erreur, d’ignorer ces foires aux vins, puisque quoi qu’on en dise, c’est là que le consommateur moyen va y faire ses achats de vin.

C’est bien là le fond du problème selon Emmanuel Delmas, qui n’en démord pas, et lui aimerait vraiment qu’ils soient “plus nombreux à faire le travail de fond, le travail de sappe [qu’il fait] pour détourner les consommateurs de ces foires aux vins, si on était 150 à le faire, je suis sûr qu’en 6 ans, les grandes enseignes perdraient 10% de leur chiffre d’affaire sur ces foires au profit des véritables cavistes. J’ai l’impression d’être le seul à le faire pour le moment malheureusement”.

Pour le blogueur, le vin n’est pas un produit de supermarché, c’est un produit de terroir, avec un fond historique et culturel qui ne peut pas être pleinement abordé en supermarché, entre les couche-culottes et le produit vaisselle. C’est pourquoi il fait des foires aux vins une nouvelle raison pour clamer haut et fort que “ce n’est pas là qu’il faut aller acheter son vin. Je comprends que les gens aillent faire ces foires aux vins, c’est la facilité. Après avoir lu mon blog, les consommateurs savent ce qu’il y a à savoir sur ces foires, et ils n’ont plus qu’à faire le choix de ne pas y aller. S’ils ne font pas ce choix, c’est une erreur de leur part, et ils ne trouveront jamais de bons vins. Car les bons vins, il faut aller les chercher”. Il n’existe pas de véritables bonnes affaires aux foires aux vins, à quelques rares exceptions près, mais le consommateur ne trouvera pas ces vins là, les rares bonnes affaires partent vite selon lui. “Seul un caviste pourra vous trouver un bon vin à moins de 10 euros. Il faut aller voir ceux qui savent, et c’est les cavistes, c’est eux les pros du vin, pas les mecs derrière les foires aux vins”.

Gérard Mettler s’accorde avec Emmanuel Delmas sur ce point là : “Nous les cavistes, nous sommes des professionnels du vin, alors que les décisionnaires des grandes enseignes pour les foires aux vin, c’est des businessmen. Ils auront beau mettre la tronche d’Olivier Poussier sur leur catalogue pour faire croire que c’est un pro du vin qui a fait la sélection, ça n’y changera rien. C’est l’argent qui décide dans ces magasins là”.

Ce qu’Emmanuel Delmas cherche dans un vin, ce qui fait qu’il est bon, c’est l’émotion qu’il procure. Et pour en arriver là, il faut se donner, ça demande des efforts. Ils sont nombreux ceux qui se justifient d’aller acheter leurs vins en grande distribution du fait qu’ils n’ont pas le temps d’aller chez le boulanger pour le pain, chez le boucher pour la viande, chez le poissonnier pour le poisson, et chez le caviste pour le vin. “Ceux qui trouvent les bonnes affaires, c’est ceux qui le méritent, et s’ils ne se donnent pas la peine et le temps, et qu’ils n’en trouvent pas, eh bien c’est bien fait pour eux, qu’ils n’aillent pas pleurer après, je leur mets les cartes en main, et je leur dis : vous avez le droit à plus de plaisir. Donnez vous le choix et prenez le temps. On n’a rien sans rien”.

“C’est comme si tu veux être beau et svelte à la plage, il est nécessaire de se contrôler, d’adopter de saines habitudes, de se dépenser, et de moins boire. Le cas échéant tu seras gras, et il ne faudra pas pleurer après ». Là c’est pareil, si tu veux du bon vin, tu prends du temps, tu te bouges et tu vas chez le caviste”. La métaphore employée par le sommelier est plutôt parlante, et son message assez clair…

###  »On peut trouver les bonnes affaires, il s’agit de savoir s’y prendre”

Il est cependant difficile de nier que ces foires ont du bon, comme nous confie Jacques Dupont, “si les détracteurs des foires aux vins, n’ont pas forcément tort, ils ne mettent pas la nuance nécessaire, on peut trouver les bonnes affaires, il s’agit de savoir s’y prendre”. “Tous les ans on se plaint par rapport aux foires aux vins, mais jamais parce que le vin que j’ai recommandé n’est pas bon, au contraire, on se plaint parce qu’il n’est plus en stock tant c’était un succès. Voilà ce que je répondrais aux détracteurs des foires aux vins”.

De plus, elles attirent tous les ans l’attention de millions de français sur le vin, sujet pourtant sensible à grande échelle. Ça ne parle pas forcément bien du vin, mais au moins ça met un coup de projecteur dessus. Et même un caviste est capable de s’en rendre compte : “au moins, les gens parlent du vin pendant cette période. Alors que l’on sait combien il est difficile de parler du vin en France sans se faire attaquer par une horde d’hygiénistes prohibitionnistes hystériques. Ces grandes enseignes sont les seules capables de faire une belle communication autour du vin. Si moi ils me prennent quelques clients sur le moment, finalement, avec toute la com’ que ça fait, parfois ils finissent par revenir, et sur le long terme, ça peut m’être bénéfique”. Si même un caviste le dit…

#### François Philipponnat

 

août 29, 2013

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